Du bon usage d’Habitat III

, par AITEC

Du bon usage de Habitat 3

Gustave Massiah, Aitec, mars 2016

Il n’est pas inutile de s’intéresser au bon usage des conférences internationales. Ce sont en général des occasions et très rarement des fins en soi. Elles sont organisées par le système des Nations Unies qui agit à ces occasions comme un système interétatique. Ces conférences contribuent à l’évolution du système international sous ses divers aspects : le droit international ; les institutions internationales ; les orientations affichées de certaines thématiques ; des politiques de concertation entre certains Etats et certains autres acteurs.

Du point de vue des mouvements, ces conférences présentent un intérêt dans la bataille des idées et dans les confrontations idéologiques et politiques. Elles sont des moments de mobilisations et peuvent aider les mobilisations à venir. Elles sont l’occasion de réfléchir aux alliances possibles dans la dynamique des mouvements et entre les mouvements sociaux et citoyens et les autres acteurs (certaines instituions internationales ; les acteurs des « sociétés civiles », des réseaux et des associations ; des coalitions d’Etat ; des parties du monde universitaire, de la recherche et des mouvements étudiants ; certains secteurs des acteurs économiques ; etc.

Dans ces conférences internationales, il s’agit de ne pas se laisser piéger par la mondialisation en négligeant les autres niveaux ; notamment les niveaux locaux, nationaux, des grandes régions et des différents réseaux thématiques. Mais, c’est aussi l’occasion de prendre en compte l’échelle mondiale, à la fois comme une échelle imposée par les politiques dominantes et qu’on ne saurait négliger et aussi comme l’échelle globale qui est une dimension d’un projet d’émancipation à construire.

De savoir s’il faut participer ou pas à une conférence internationale relève d’une appréciation d’opportunité. En tenant compte qu’une conférence internationale combine plusieurs espaces. Il y a la conférence internationale des Etats qui définit un niveau minimal de propositions et d’orientations et rarement des engagements contraignants. Elle est une occasion de lobbying avec une certaine perméabilité dans certaines délégations sensibles à des propositions de certains mouvements qui peuvent y peser par conviction ou par opportunisme. Le forum parallèle des acteurs accrédités, réseaux associatifs, collectivités locales, entreprises, joue u rôle de lobbying sur les délégations officielles et aussi d’espace de préfiguration pour peser sur les débats et les enjeux à venir. Le Forum autonome des mouvements, parfois sous la forme de contre-sommet, est l’occasion de confronter les propositions des mouvements et de préparer des mobilisations. Les manifestations de rue expriment la colère par rapport aux politiques dominantes et une possibilité de s’exprimer dans les médias internationaux et les réseaux sociaux.

Habitat 3 marque une régression par rapport à Habitat 2 et à Habitat 1. Cette régression est liée à l’évolution de la situation mondiale et à la bataille menée pour l’hégémonie culturelle. La situation mondiale est marquée par l’arrogance des couches sociales dominantes à l’échelle mondiale. Elle se traduit par la montée des idées réactionnaires et conservatrices dans plusieurs sociétés et dans les institutions internationales. Les raisons de craindre l’avenir ne manquent pas. Citons notamment : les inégalités sociales ; les idéologies sécuritaires et répressives ; les guerres, les terrorismes et leur instrumentalisation ; les tentatives de recolonisation ; le contrôle des ressources et les désastres écologiques ; la corruption et les pouvoirs maffieux.

Pour autant, les contradictions sociales et politiques n’ont pas disparu et les mobilisations restent très fortes malgré les conditions très difficiles. La sous-estimation des luttes et des mobilisations n’est pas fortuite. Elle s’inscrit dans l’offensive pour l’hégémonie culturelle qui prétend qu’il faut accepter la réalité des inégalités, des discriminations et des injustices parce qu’il n’y a pas d’alternative à la logique néolibérale.

La conférence n’est pas un enjeu, juste une étape. C’est la possibilité de faire entendre la volonté d’un autre monde possible. De prendre la mesure de ceux qui s’y opposent, du capital financier, des multinationales, des Etats ralliés à cette idéologie, des institutions internationales qui acceptent leur subordination. De prendre aussi la mesure des alliances possibles avec les différents mouvements sociaux et d’habitants, avec les municipalités qui se veulent progressistes, avec l’économie sociale et solidaire, avec les experts, universitaires et chercheurs conscients des impasses qu’on leur impose. C’est la possibilité de se faire entendre dans le champ des Etats, chez les acteurs accrédités et par l’opinion publique mondiale.

Ce qui compte pour Habitat 3, c’est moins les décisions ou les palabres que les mobilisations qui vont se déployer après la conférence et qui ne seront pas étouffées par les faux consensus et les faux semblants. Ce sont les mobilisations et les prises de conscience qui feront évoluer le contexte international.

Prenons un exemple. A Rio en 1972 et à Habitat 1 en 1976, les questions de l’environnement et de la participation portées par les mouvements en parallèle des conférences n’ont pas été étouffées par les déclarations convenues sur le développement. C’est en 1987, avec le rapport Bruntland sur le développement soutenable que ces idées ont émergé dans le cadre des Nations Unies.

Pour nous, le bon usage d’Habitat 3 ce sont les enjeux à expliciter et les mobilisations à soutenir. Les enjeux, ce sont les choix entre les villes compétitives ou les villes solidaires ; les exclusions dans les villes ou les villes inclusives ; les villes normées ou les villes réelles, informelles ou non ; les multinationales ou les sociétés citoyennes ; la toute puissance des marchés ou la reconnaissance des droits des habitants, dont le droit à la ville et à l’habitat.

Les mouvements et les mobilisations mettent en avant le refus des expulsions, la lutte contre les expropriations, le refus de la financiarisation et des subprimes, le refus des discriminations et des inégalités, les luttes contre la précarité et pour la protection sociale universelle, les luttes des migrants et des réfugiés, le refus des idéologies sécuritaires, la maîtrise des sciences et des technologies et du numérique, les luttes pour la reconquête de l’espace public, la garantie du droit à la ville, à l’habitat et au logement. Ces mouvements portent un projet alternatif en cours d’émergence.

Il s’agit des luttes et des mobilisations et non d’un programme ou d’un catalogue. Ce sont ces mouvements qui peuvent s’opposer au cours dominant et ouvrir l’espace pour des alternatives. A titre d’exemple, tous les mouvements depuis 2011, à Tunis et au Caire, les indignés, les occupy, la place Taksim à Istanbul, les étudiants chiliens et les carrés rouges, et beaucoup d’autres ont fait surgir une nouvelle revendication : l’impérieuse nécessité de l’espace public et du refus de la corruption. A rebours de la ligne dominante dans la préparation officielle d’Habitat 3, cette revendication s’oppose à la marchandisation, la financiarisation et la privatisation de la ville. Elle peut faire son chemin, s’approfondir et contribuer à concrétiser le droit à la ville, à l’habitat et au logement à partir des mouvements et des mobilisations des habitant-e-s et des citoyen-ne-s.