Points d’appui et conditions pour l’avenir de l’économie africaine, par Ghazi Hidouci

, par AITEC

Intervention dans le cadre d’une rencontre organisée par Foi et Justice fin 2007

J’ai d’abord été surpris par la question posée par ce Forum. Où donc puiser, dans l’ambiance de découragement général, les données du réel qui indiquent une dynamique africaine positive ? J’ai dû prendre pendant plusieurs semaines de la distance par rapport aux représentations les plus couramment affichées et à la conjoncture officielle pour tenter de mieux discerner. J’ai alors été surpris de percevoir beaucoup d’espérances. L’Afrique bouge beaucoup en ce moment et c’est récent. J’adopterai pour vous en parler un point de vue historique.

1. A partir des années 1960 – c’est l’époque des indépendances - les mouvements de libération, victorieux partout, ont fixé les repères idéologiques d’organisation politique des Etats africains naissants : Aux yeux de beaucoup d’Africains, il n’apparaissait pas normal de disputer aux appareils de partis dominants le pouvoir d’Etat. D’une manière générale, se sont mis en place des systèmes pas forcément très démocratiques - au sens où l’entend la compétition électorale aujourd’hui, - mais suffisamment crédibles et bénéficiant de la confiance des gens.
Leur gestion des affaires, qui a duré plus de vingt ans, a subi 2 types de déviations importantes :

a. On était “développementaliste”.

Les directions politiques, et plus généralement l’essentiel des élites qui se reconnaissaient sinon dans l’idéologie, du moins dans le système politique, voulaient que les gens sortent de la misère, qu’il y ait vraiment des dynamiques effectives de développement. Mais la logique politique était bureaucratique, en ce sens que l’élite se considérait disposant exclusivement de la capacité et du savoir faire politique ; Nous étions convaincus de savoir ce qu’il fallait aux gens. les gens n’étaient pas sérieusement consultés, ni considérés comme responsables de ce développement. Cela paraissait normal aux yeux de cette génération. Ce fut notre première erreur. Les programmes pouvaient dériver sans contre-feux, et quand les gens n’étaient pas contents de nous, ceux qui doutaient le moins eurent recours aux rapports de force (répressions, coups d’État militaires, etc.). Les échecs, nombreux, mais aussi les succès, sont à méditer avec discernement, et non de façon idéologique inverse, pour essayer de comprendre utilement et avec humilité l’aujourd’hui du monde. Il y a eu des progrès, même sous les dictatures…Il y a des catastrophes en régimes supposés démocratiquement ouverts à toutes et tous…

b. L’illusion du pouvoir de l’argent.

Devenus économiquement peu efficaces, affaiblis par la distance prise vis-à-vis des populations, les régimes, progressivement sclérosés, ont préféré tisser des alliances externes pour compenser la faiblesse des ressources plutôt que de se réformer. On ne leur a offert que les « pétrodollars » et ce fut le piège. Les gens se sont laissés avoir par les conditions spéculatives du crédit international, les exigences de garanties souveraines et l’illusion de l’achat sur les marchés de la capacité technique, scientifique et surtout sociale. Il y a eu alors à partir des années 1970, tous les problèmes d’endettement. Les élites se mirent à vivre en vase clos, tournées vers l’extérieur, dépendant pratiquement de l’affairisme international le plus douteux.

2. Les années 80 : On a essayé de cacher cela des années durant, mais au creux de la vague, les pouvoirs financiers se sont mis au début des années 80 à manipuler le dollar, mettant pratiquement en faillite la grande majorité des Etats africains qui laisseront la note à leurs peuples. Les pays les plus pauvres se sont retrouvés très endettés et dans des situations dramatiques.

Les accords du F.M.I. [1] imposèrent à partir de là, les terribles conditionnalités économiques, politiques et financières draconiennes, connues sous le nom de « Consensus de Washington ». Les régimes approuvèrent, tout autant que tous ceux qui y avaient intérêt, pour se maintenir au pouvoir ou en profiter. Ceux qui ne signaient pas les accords, étaient mal vus de la communauté internationale et isolés. Il y eut donc les terribles ajustements structurels [2] des années 1980 dont nous connaissons tous les méthodes et les résultats.

A cette époque-là, l’entente internationale sur ces modalités financières était forte. Les pays socialistes, et notamment la Russie, se sont situés sur les mêmes logiques d’emprunts. Il en allait de même en Amérique latine. Tout le tier monde hors la Chine et relativement l’Inde, optait pour ce type d’accords internationaux conduits par les financiers, plutôt que d’affronter politiquement la sanction interne. Alors, tous ceux qui le pouvaient se mirent à vendre à l’exportation des produits pas cher (la banane, par exemple,) pour rembourser les dettes, à affaiblir les échanges intérieurs, et à importer aux prix mondiaux, faisant dramatiquement chuter le pouvoir d’achat des gens et s’écrouler les monnaies et les salaires. Les mouvements occidentaux de gauche en plein doute et perdant leurs capacités, eurent moins de présence. L’idéologie dite de marché était au zénith. Cette manière de voir domina pendant la période allant jusqu’aux années 1990.

3. Les années 90 : Dans les années 1990, les gens étant de plus en plus pauvres et les Etats de plus en plus décriés ; l’idée qui domina que les échecs étaient dus à l’absence de partis politiques et de bonnes élections ! Malheureusement, dans la banale réalité, es élites, disposant de l’accès aux ressources et aux instruments de gestion politique, se partagèrent le contrôle du multipartisme. Elles furent heureuses de disposer de ces mécanismes de compétition individuels et de groupes.

Deux phénomènes se sont alors produits :

-  Le faible apport de la grande tradition du parlementarisme.

Les élections n’ont pas changé grand-chose, sauf que les dictateurs ne pouvaient plus être désignés comme responsables. Quand les choses se passaient mal, on estimait que les gens avaient mal voté. Les élections étaient contrôlées par les élites dominantes, sachant toujours ce qu’il faut faire. Le temps passant, ces échecs furent subis sur fond d’explosion urbaine sans précédent.

-  La mauvaise combinaison parlementarisme- conditionnalités économiques :

Pensons au G8. En 1999, on a commencé à dire qu’il fallait alléger la dette des pays pauvres, c’est-à-dire reconnaître qu’ils ne pouvaient pas payer. C’est une manière de reconnaître qu’on prenait beaucoup trop aux gens ! On a parlé à ce moment-là de “P.P.T.E. ” [3] .Ceux qui ont monté le système d’ajustement structurel sur l’endettement ont reconnu leur échec. Il a fallu dès lors que la Banque mondiale et le F.M.I. reconnaissent qu’ils s’étaient trompés.

1999 est un moment important à un autre niveau.
Dans sa grande dynamique, en Amérique latine, en Asie, le capitalisme du Consensus de Washington a négocié, partagé et même reculé. Il n’est plus hégémonique sous la forme qu’il connaît en Afrique. Bien plus, les capitalistes du monde entier courent dans ces régions pour obtenir le meilleur profit, parce que ces régions n’ont pas suivi totalement les médecines imposées aux Africains et les Africains le voient.

Le blocage qui se produit à l’OMC [4]. est symptomatique de cette nouvelle donne. Des pays comme le Brésil disent non. La Chine dit avoir des salariés à 50 € (ils sont déjà à plus de 100) et offrir des produits sous-traités à 25 %. Il y a ainsi aujourd’hui un pouvoir à New York, mais aussi à Shanghai, en Inde, etc. Le pouvoir s’est distribué.
On dit que l’on ne s’entend pas à l’OMC. Il y a des fonds souverains. Mais il se produit une évolution barbare du capitalisme qui fait que le monde a changé brutalement en l’espace de 5 ans.

4. Les années 2005 Pour l’Afrique le changement se lit dans les prix des matières premières. Nous sommes dans des crises de nouvelles formes… De l’argent arrive en Afrique. Les Africains ont un peu plus d’argent et sont un peu moins endettés qu’avant. On observe des taux de croissance de l’ordre de 5 à 6% ; même l’énorme conglomérat du Nigeria se met à bouger… Mais attention, les dégâts peuvent être aussi importants (troubles de Dakar).

-  L’importance de s’organiser.

D’où l’idée qui germe aujourd’hui : s’organiser dans la durée et non uniquement pour élire et se faire élire, fixer des objectifs sociaux à l’économie et, compte tenu des risques encourus, ne pas trop faire confiance aux marchés internationaux, surtout financiers et apprendre à faire avec le peu de moyens à disposition. Politiquement, après les mouvements nationaux qui ont préparés les indépendances, ce nouvel éveil prend appui sur les réseaux associatifs, peu visibles le plus souvent de l’étranger : l’Africaine et l’Africain s’éveille de nouveau à la formation et à l’action politique à travers les collectifs de terrain dans tous les domaines. C’est le grand événement, discret encore, mais prégnant.

Il y a un véritable élan toujours déterminant. Souvent, on dit qu’on ne réussit pas parce qu’on n’a pas le pouvoir. Mais à y regarder de près, c’est avec la dynamique discrète et politique de la prise de conscience des gens qu’on réussit, par exemple dans les assainissements urbains, ou encore dans le développement de technologies diversifiées. Ces acquis appartiennent au réveil associatif beaucoup plus qu’aux politiques, nationales et internationales, et même locales qui se les approprient souvent après coup. …

L’énorme défi à relever est celui du mouvement démocratique et associatif. Ce mouvement doit continuer à faire pression, à négocier la manière dont l’argent arrive. Les Africains savent que les produits tels que le riz, la tomate, etc. doivent continuer à ne pas coûter cher, sinon ils ne peuvent pas se placer dans la compétition mondiale. Que le prix mondial du blé double ou triple est en soi une bonne chose pour la protection de la production locale.

En guise de conclusion, voici les points à retenir :

- Plus d’Africains ont pris conscience de la nécessité d’être des citoyens agissants.

Il faudrait qu’ils soient plus forts pour discuter de leur budget de leurs infrastructures à construire. C’est un défi de capacité politique. Il faudrait qu’elle remonte aujourd’hui. D’où la question de la décentralisation des forces africaines au niveau local, qui permettrait de corriger la capacité politique nationale et régionale. C’est ce qu’ont fait les Asiatiques : la capacité politique ne s’est pas effondrée en Asie. Il faut aider les gens à reconstruire leurs propres administrations domaniales, scolaires, locales, politiques, etc.

- On est sorti de l’ouverture mondiale

Il faut construire les dynamiques internes d’échanges pour pouvoir sortir et échanger au niveau international. Le discours dominant consiste à dire : si vous entrez dans la compétition internationale, vous allez vous moderniser. Mais aujourd’hui, les gens disent : « Non » et ils inversent le discours, qui choisit de travailler au développement local. C’est un autre défi : ce sont les dynamiques économiques internes qui sont à privilégier. Dans l’évolution mondiale concrète, ce défi-là se pratique.

- Un troisième défi à relever est celui des services publics.

Rien ne marchera si on ne commence pas par l’école, la santé, l’eau, etc. Rien ne marchera sans cela.


Plusieurs séries de questions ont été débattues ensuite.

1 – A Ghazi HIDOUCI
Pour se développer de l’intérieur, l’Afrique doit-elle faire barrière au libéralisme ? Peut-on être optimiste en voyant ce qui se prépare avec les APE [5] ?
Quel est le poids de l’Afrique face à l’Union Européenne et aux Etats-Unis ?

Voici sa réponse.
Les dynamiques internes font barrage au libéralisme. Le libéralisme ne se pratique pas dans la réalité politique actuelle des grandes puissances. C’est un mythe. Ce sont les mécanismes du marché spéculatif qui se pratiquent. Les puissances financières et militaires menacent le monde, elles disent comment cela se passera si on ne fait pas ce qu’elles disent . Elles se protègent agressivement.
Il faut éviter de se mettre dans un débat de discours, mais discuter positivement des réalités. Cela signifie vouloir que les pays pauvre accèdent dignement aux négociations pour aboutir à des choses plus justes.
Il n’a pas que la question de la résistance à quelque chose qu’on refuse qu’il faut se poser, mais la nécessité d’utiliser ses propres ressources et capacités pour pouvoir négocier correctement.

Que faire pour se protéger des importations des produits chinois ? mais ce n’est pas comme cela qu’il faut faire face. C’est se protéger contre le gaspillage qui est déterminant, que le produit soit chinois ou local. C’est rompre avec le consumérisme qui est politique. C’est choisir nos modèles de consommation. C’est une question d’éducation à la consommation.
Les capacités de la société civile commencent à peine à se manifester. Elles ne font pas le poids pour l’instant. Mais les corrections des déséquilibres mondiaux ne viendront que de la prise de conscience des gens et des réalités vécues et non pas des délégations de pouvoir.

Notes

[1Fonds Monétaire International

[2Programmes d’Ajustement Structurels

[3Pays Pauvres Très Endettés

[4Organisation Mondiale du Commerce

[5Accords de Partenariat Economique

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    Confronté-e-s à ce régime brutal d’austérité européenne qui continue de transformer nos vies en des biens financiers de spéculation globale, violant chaque jour le droit universel au logement, détruisant la démocratie à tous les niveaux et ne présentant aucune solution socialement acceptable à la crise du capitalisme, nous partageons l’orientation commune que l’alternative nécessaire à ce barbarisme ne peut être construite qu’à travers des mouvements sociaux élargis pour une intégration sociale européenne alternative.

    À Amsterdam, Athènes, Berlin, Budapest, Dublin, Düsseldorf, Genève, Lisbonne, Lorient, Malaga, Milan, Paris, Poznan, Rotterdam, Rouen, Rome, Toulouse, et Varsovie des actions auront lieu pour dénoncer la spéculation et pour exiger au niveau national et européen le respect et l’application du droit au logement pour toutes et tous.

    PARIS – SAMEDI 19 OCTOBRE RDV 14h – Place de la République

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